Une épine environnementale et sociale dans votre bouquet de roses

Les roses sont LE produit star de la Saint-Valentin. Offertes en hiver, elles dissimulent un bilan environnemental bien peu romantique, entre émissions de gaz à effet de serre, utilisation de produits phytosanitaires, consommation excessive d’eau, … Selon le pays producteur, s’ajoute un bilan social désastreux résultant des conditions de travail auxquels sont soumis les travailleurs agricoles. Mais si tout n’est pas rose, des alternatives plus écologiques et sociales se développent.

A la question, quelles sont les dernières fleurs coupées que l’on vous a offertes, je suis prête à parier que la réponse est : « des roses » !

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Selon le document de travail de la Commission Européenne « Horticultural Products, Flowers and ornamental Plants, Statistics 2006-2015 » d’octobre 2016, les fleurs coupées représentent 80% des produits horticoles importés en tonnes en 2015. Ainsi, l’Union Européenne a importé 407 379 tonnes de fleurs et feuillages coupés, dont 36% provenait du Kenya. Plus précisément, parmi ces fleurs coupées, la rose occupe largement la 1ère place avec 5 530 468 474 pièces, contre seulement 881 594 076 œillets en 2ème position [1].

En France, à l’occasion de la Saint-Valentin 2017, les roses représentaient 74% des achats (en sommes dépensées) d’après la note de conjoncture Horticulture de FranceAgriMer de septembre 2017, devant les orchidées et les lys [2]. Or, notre pays ne produisait que 0,9% en valeur de ses besoins en roses fraiches en 2015. En volume, le Kenya représentait 9% des importations et les Pays-Bas 69 % (sachant que des roses kenyanes transitent par le marché aux fleurs néerlandais) [3].

Les roses que l’on vous a offertes provenaient donc certainement du Kenya ou des Pays-Bas. Or la provenance de vos roses a une importance que vous ne soupçonnez même pas pour l’environnement. Intéressons-nous donc à leur mode de production.

Cette fleur demande de la chaleur et de l’ensoleillement : il est donc probable que celle de votre vase ait poussé sous serre. Alors que le Kenya est situé à l’équateur, où le climat est chaud et les températures élevées, les Pays-Bas ne peuvent s’enorgueillir de telles conditions… Ainsi, les serres kenyanes sont naturellement chauffées alors que celles néerlandaises le sont souvent au gaz. La luminosité est aussi plus importante au Kenya qu’aux Pays-Bas, où la lumière doit être produite de façon artificielle une partie de l’année. On comprend alors mieux les conclusions de l’étude de l’Université de Cranfield, menée en 2007, qui a comparé les émissions de CO2 de roses importées du Kenya avec celles de roses du Pays-Bas, à destination du marché britannique. Les roses des Pays-Bas causent 5,8 fois plus d’émissions que celles du Kenya. La production est responsable de 99% de l’empreinte carbone des roses du Pays-Bas (production sous serres chauffées et éclairées), contre seulement 7,3% pour celle kenyane ! En revanche, le transport par avion est responsable de 90% des émissions carbone des roses kenyanes, contre seulement 1% pour celui des roses néerlandaises [4].

La production des roses est donc plus écologique au Kenya ! En s’arrêtant aux émissions de CO2 : vous auriez raison. Mais reprenons le détail des cultures : comme tout autre produit, la rose a besoin de soleil, de chaleur, d’air, d’eau, de soins…

Si le soleil et la chaleur sont abondants au Kenya, il n’en est pas de même pour l’eau dans un pays qui souffre du stress hydrique, d’après le Service Economique Régional de l’Ambassade de France au Kenya « les enjeux du secteur de l’eau au Kenya » de mars 2016 [5]. Et la culture de la rose est fortement gourmande en eau : il en faut de grandes quantités pour produire une fleur.

Les roses nécessitent aussi des soins et des traitements pour lutter contre les maladies (oïdium), les insectes, les champignons, … D’après une étude de 60 millions de consommateurs, publiée en février 2017, portant sur des bouquets de roses vendus en France, 49 molécules différentes ont été identifiées, allant de substances contestables à fongicide interdit en France… [6] L’utilisation des produits phytosanitaires étant moins contrôlée au Kenya, elle est plus intensive et les dégradations environnementales n’en sont que plus fortes : pollution des eaux de surface, dispersion des produits dans l’air, … L’analyse de cycle de vie de la culture de rose en Ethiopie, de Sahle A et Potting J parue en novembre 2012, souligne d’ailleurs que la production et l’utilisation intensive des fertilisants (notamment ceux à base d’azote) et pesticides sont les principaux contributeurs des impacts environnementaux causés par la culture des roses (appauvrissement des ressources abiotiques, changement climatique, toxicité humaine, eutrophisation, …) [7].

La rose reste un produit fragile, son transport est donc un élément primordial. Elle doit être conservée dans le froid (camion et avion réfrigérés) et les emballages sont multipliés (emballage matelassés et plastifiés) pour éviter les chocs thermiques et mécaniques, comme le souligne Christophe Tréhet du Centre régional de documentation pédagogique de l’académie de Besançon, en octobre 2013, en complément du film « Les dépotées », issus de la web-série d’éducation à la maîtrise de l’énergie Les énergivores [8].

Et si on décide d’aller chercher un peu plus loin que l’aspect environnemental, on se rend compte que la culture des roses au Kenya ne se fait pas seulement au détriment de l’environnement mais aussi de la société dans son ensemble. Ainsi, les conditions de travail ne sont pas toujours roses : salaires très bas qui ne permettent pas de répondre aux besoins primaires, emplois plus que précaires d’une production saisonnière (pic de production pour la Saint Valentin, la fête des mères, …), discrimination, travail des enfants, cumul des heures de travail, manque de protection sociale tant structurelle (syndicat, médecine du travail, …) que matérielle (vêtements de protection, masque, …), …

Les produits employés (décrits précédemment) le sont sans respect ni de l’environnement, ni de l’humain. Ainsi, les travailleurs peuvent développer de nombreux maux chroniques (maux de tête, problème de peau, nausées, …) ou être confrontés à plus long terme au cancer, à des maladies respiratoires, nerveuses, … L’afflux de travailleurs dans ces serres a aussi accentué le manque d’infrastructures dans les villes avoisinantes : les capacités d’accueil des écoles et des hôpitaux sont dépassées, les bidonvilles se multiplient, … comme le dénonce l’Observatoire des multinationales dans l’article « Mais d’où viennent donc nos fleurs ? » publié en février 2014 [9]. Ces conditions de travail sont similaires dans les autres pays producteurs de roses et en voie de développement, comme l’Equateur. Ce dernier pays a été le sujet de l’analyse « A comparison of cut roses from Ecuador and the Netherlands » de Juliane Franze et Andreas Ciroth, publiée en mai 2011, qui s’attarde non seulement sur l’évaluation des impacts environnementaux (à travers une analyse du cycle de vie) de la production des roses mais aussi sur les impacts sociaux [10].

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Schéma des impacts potentiels de la production de roses (Source : personnelle)

La culture de la rose a donc une multitude d’impacts environnementaux et sociaux, peu importe le pays de production. Au consommateur (averti) de faire son choix ! Des alternatives un peu plus écologiques et sociales émergent cependant. Le label FairTrade garantit de meilleures conditions sociales et agit aussi sur l’environnement, en interdisant les produits phytosanitaires les plus dangereux et réclamant une optimisation de la consommation d’eau. L’association « Fleurs de Cocagne » propose, en Île-de-France, des fleurs bio et locales, cultivées et mises en bouquet par des femmes en parcours d’insertion. De multiples autres initiatives existent. Ainsi, vous pourrez continuer à recevoir et offrir des roses ! Mais comme pour les fruits et légumes, n’oubliez pas que les fleurs ont une saison, et que vous pouvez laisser votre côté « fleur bleue » s’exprimer à travers un bouquet de fleurs des champs !

 

 

Bibliographie 

[1] Horticultural Products, Flowers and ornamental Plants, Statistics 2006-2015 », Direction générale de l’Agriculture et du Développement rural de la Commission Européenne, 26 octobre 2016

https://ec.europa.eu/agriculture/sites/agriculture/files/fruit-and-vegetables/product-reports/flowers/statistics-2016_en.pdf

[2] Note de conjoncture Horticulture, FranceAgriMer, Septembre 2017

http://www.franceagrimer.fr/content/download/53646/518251/file/NCO-HOR-Septembre%202017.pdf

[3] DONNÉES ET BILANS Horticulture / Bilan annuel 2015 : Commerce extérieur français des produits de l’horticulture, FranceAgriMer, Mai 2016

http://www.franceagrimer.fr/content/download/45371/432316/file/BIL-HORTI%20Com%20Ext%202015.pdf

[4] Comparative Study of Cut Roses for the British Market Produced in Kenya and the Netherlands, Williams A, Université de Cranfield, Février 2007

[5] Les enjeux du secteur de l’eau au Kenya, service économique régional de l’ambassade de France au Kenya, Mars 2016

https://www.tresor.economie.gouv.fr/Ressources/File/425935

[6] Article « Roses, des bouquets très chimiques », publié dans 60 Millions de consommateurs, N°523, Février 2017

[7] Environmental life cycle assessment of Ethiopian rose cultivation, Sahle A, Potting J, Novembre 2012

[8] Complément du film « Les dépotées », Christophe Tréhet, Octobre 2013

http://www.energivores.tv/wp-content/uploads/2013/10/Complements_Les_depotees.pdf

[9] Article « Mais d’où viennent donc nos fleurs ? », publié par l’Observatoire des multinationales, 27 février 2014

http://multinationales.org/Mais-d-ou-viennent-donc-nos-fleurs

[10] A comparison of cut roses from Ecuador and the Netherlands, Franze J, Ciroth A, Mai 2011

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Un commentaire pour Une épine environnementale et sociale dans votre bouquet de roses

  1. AUFROY G. dit :

    merci pour cet article extrêmement instructif et bien documenté

    J'aime

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