Couches jetables ou lavables ? Telle n’est pas la question.

Dans une logique de réduction d’impacts, les couches culottes vendues aujourd’hui répondent difficilement aux enjeux environnementaux et aux besoins des consommateurs. Et si on changeait les règles ? Peut-on envisager une nouvelle vision circulaire pour la couche de demain ? C’est le défi que tente de relever la petite start up DYCLE en proposant des couches culottes biodégradables gratuites !

Comment tout a commencé ?

Avant la création des couches culotte jetables, les bébés étaient enveloppés d’un morceau d’étoffe de laine ou de coton appelé langes. Changer un bébé, en phase d’entrainement à la propreté, générait des tâches longues et laborieuses pour les mères de famille. Il fallait tremper, laver puis sécher les langes. De plus, les fuites étaient plus difficiles à éviter et les rougeurs plus fréquentes dû à une mauvaise respiration des couches.

C’est en Angleterre en 1947 que Valérie Hunter Gordon, mère de trois enfants et fatiguée de la corvée, imagine les prémices de la couche jetable. Elle conçoit une couche en deux parties : une partie absorbante jetable et biodégradable en ouate de cellulose recouverte d’un tissu de coton porté à l’intérieur d’une deuxième partie ajustable et imperméable appelée le « PADDI ». Elle ne l’utilise pas seulement pour ses enfants mais commence à le vendre autour d’elle. C’est en 1949 avec son mari qu’ils signent un contrat avec Sir robert Robinson pour commercialiser à grande échelle le produit. Les publicités apparaissent dans le journal, voir figure 1 : « no more nappy washing » (fini le lavage des couches), le succès prend rapidement. Sur l’année 1952 près de 750 000 paquets de « paddi pads » sont vendues. (1)(2)(3)(4)

Figure 1: Paddi pads, publicité dans un journal en 1952- source: paddi.org.uk

Aux états Unis la société Procter & Gamble s’empare aussi du concept et commence à commercialiser les couches Pampers entièrement jetables en 1961. Par la suite les innovations continuent, on améliore la fermeture des couches par des bandes adhésives, on ajoute des matières hyper-absorbantes pour éviter les fuites. Les couches jetables sont maintenant constituées de 4 strates de matériaux : un textile au contact de la peau du bébé, un rembourrage en fibre de cellulose, des cristaux absorbants et un film extérieur en plastique. (5)

La couche culotte jetable : une bénédiction ou une plaie ?

Il y a 60 ans l’invention des couches à usage unique a permis de simplifier la vie des ménages en allégeant notamment le travail des mères de familles. Aujourd’hui les couches jetables remplissent les rayons des grands distributeurs. Pampers, leader mondial, réalise un chiffre d’affaires à 8.5 milliard d’euros en 2018 (6). Il propose des couches de toutes les tailles et de toutes les gammes pour satisfaire le plus grands nombre de consommateurs. Grâce à des promotions très compétitives et des produits diversifiés, Pampers a réussi à se maintenir au maximum des ventes. (7)

Cependant cette innovation a aussi résulté sur une production importante de déchet. D’après les statistiques de ConsoGlobe (9), la production de couches culottes en France est de 3.5 milliards par an. En effet avant l’âge de propreté, un bébé consomme entre 4000 et 6000 couches qui sont jetées aux ordures. Soit près de 67 kg de pétrole brut utilisé pour la fabrication des composants plastiques et 12500 camions pour amener les déchets vers les centres d’incinérations. La problématique se pose aussi sur l’enjeu sanitaire, le magazine 60 millions de consommateurs met en avant, dans une étude publiée en Janvier 2017 (10), la présence de résidus toxiques dans la grande majorité des couches culottes jetables présentent sur le marché.

Pour répondre aux enjeux environnementaux et sanitaires, l’utilisation de couches lavables, plus modernes que les langes, revient au gout du jour. Comme l’illustre la campagne de Giggling Green Bean sur la figure 2, les bénéfices mis en avant sont avant tout la réduction du coût et des déchets pour les ménages.

Figure 2: vitrine du magasin Giggling Green Bean- source: Pinterest

Y a-t-il une vraie différence entre couches lavables et jetables ?

L’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) met en avant en 2012 une étude d’Analyse de Cycle de Vie (ACV) sur les couches culottes lavables et jetables (11)(12). Elle vise à mesurer l’impact de ces produits sur l’environnement en étudiant plusieurs indicateurs d’impacts environnementaux sur l’ensemble du cycle de vie de la couche (de la production à la fin de vie).

Pour 1 bébé jusqu’à l’âge de propreté (2ans et demi) :

  • on utilise 3 800 couches jetables

Les couches jetables ont un fort impact sur les étapes de fabrication et de traitements en fin de vie qui laisse notamment peu de marge de manœuvre pour le consommateur. Les pistes d’amélioration proposent des réflexions sur l’allégement des couches et sur l’utilisation de matières renouvelables.

  • on utilise 30 couches lavables, lavés 137 fois

Concernant les couches lavables les impacts sont cette fois liés aux conditions d’utilisation des consommateurs. Il faut laver, sécher, repasser les couches. Cela équivaut à de la consommation d’eau, de lessives et d’énergie pour chaque nettoyage. Les pistes d’amélioration proposent des réflexions sur les bonnes pratiques de nettoyage pour le consommateur, par exemple l’utilisation d’une machine classées AAA à pleine charge ne dépassant pas 60°C et un séchage exclusif à l’air libre.

La conclusion de l’ADEME indique qu’il est difficile de trancher en faveur de l’un ou de l’autre car les impacts se situent dans le même ordre de grandeur, voir figure (13), mais à des étapes de cycle de vie différentes.

Figure 3: valeurs pour 3 impacts environnementaux selon 4 scénarii- source: OPTIGEDE & ADEME, février 2013

Alors pour tenter de répondre à l’enjeu, des pistes d’amélioration sont proposés pour réduire les impacts. Mais posent-ont la bonne réflexion ? Nous comprenons que les couches lavables ont un impact notable sur l’environnement et que le confort d’usage pour les parents habitués au jetable reste à désirer. Nous comprenons aussi que les couches jetables sont consommées en masse et jetées aux ordures ménagères, donc difficiles à revaloriser.

Peut-on faire autrement ?

Nos schémas de production sont bien souvent linéaires. On cherche à réduire nos déchets, réduire les polluants, réduire nos consommations mais réduire aussi les coûts, réduire les risques pour la santé, réduire…Pour avancer dans une réflexion plus circulaire il faudrait peut-être changer les règles. Ne pas chercher seulement à réduire mais chercher aussi à transformer?

Cette philosophie est promue par l’organisation ZERI (Zero Emissions Research) qui met en avant les principes d’une économie « bleue ». Le « gourou » de cette organisation s’appelle Gunter Pauli, il réalise partout dans le monde des conférences en mettant en avant des exemples d’économie circulaire qui apportent de la valeur positive pour les hommes et l’environnement tout en étant compétitif sur le marché. (14)(15)

L’un des exemples est celui de la petite Start up DYCLE qui a vu le jour à Berlin en 2015 grâce à Ayumi Matsuzaka. (16)

L’idée est simple :

On propose à des familles volontaires de récupérer des couches culottes biodégradables. Jusque-là rien de nouveau, ces produits existent déjà sur le marché. Ils sont généralement jetés aux ordures ménagères, leurs valeurs ajoutées s’en voit diminuées. Alors changer l’offre ne suffit pas. Dans ce sens, Dycle propose un nouveau business model : des couches culottes gratuites !

Les familles récupère le samedi matin des couches propres sans produits chimiques et biodégradables en échange elles doivent ramener les couches usées au même endroit. Ces couches collectées sont ensuite revalorisées en terre noire, ou « terra-preta », en mélangeant les excréments de bébés avec du charbon, du fongus et des déchets ménagers organiques Bio. Historiquement la terra preta a été découverte en Amazonie et provient des pratiques humaines avant l’arrivée des colons portugais et espagnols, cette terre est connu pour être extrêmement fertile et riche en minéraux (17). Elle va donc être ensuite utilisée pour faire pousser des arbres fruitiers plantés par les familles. C’est la vente de ces arbres qui doit permettre de subventionner l’ensemble.

Figure 4: schéma du cycle d’une couche DYCLE – source: dycle.org

Un bébé pourra produire 1000 kg de terre noire en 1 an, ce qui permet d’apporter suffisamment de nutriments pour planter 1000 arbres fruitiers. Avec un partenariat local il est alors envisageable de reconcevoir les espaces d’une ville. Chaque arbre peut produire 50 kg de fruits, soit en 25 ans pour 1000 bébés, 1 250 000 tonnes de fruits. D’après Dycle, le prix d’un arbre planté revient à 5 euros. L’investissement pour 100 familles serait de 500 000 euros.

L’idée est de construite une communauté qui peut se retrouver et échanger autour d’une économie locale. Les couches culottes sont donc produites localement et les arbres plantés de même. Le professeur Seliger et son équipe conçoivent des machines capables de produire 2.8 millions de couches en 1 an, assez pour répondre aux besoins de 1000 familles.

Alors est-ce que ça marche ?

Le projet pilote a été lancé en mai 2015  avec des couches compostables puis en septembre 2017 avec les couches conçues par Dycle auprès d’une vingtaine de famille. Le projet a montré que le système de production et de collecte pouvait fonctionner. Des arbres fruitiers ont déjà été plantés à Friesack près de Berlin.

En France, les collectivités pourraient réellement s’y intéresser car cela réduirait leurs coûts de transport et de traitement des déchets (les textiles sanitaires représentent 8% des déchets ménagers d’après le MODECOM de l’ADEME (18)). De plus cette économie pourrait créer une cohésion forte dans la ville et ainsi promouvoir une image plus sociale et environnementale.

Cependant l’étendre à grande échelle semble compliqué. Où planter tous ces arbres et comment gérer tout ce compost ?

En effet l’activité de compostage pour de gros volume en France est soumise aux dispositions de la réglementation ICPE (installations pour la protection de l’environnement). Ce qui oblige l’activité à mettre en place un système plus onéreux pour retourner et chauffer le compost et répondre ainsi aux critères d’innocuité. Elle se finance majoritairement grâce au traitement des déchets, la vente du compost ne représente que 20% des recettes de l’installation. (19)

Le recul est donc difficile à avoir. Ce concept est une innovation radicale pas suffisamment mature pour en tirer des conclusions. Elle impose des acteurs et des outils différents donc de nouvelles problématiques et contraintes. Il faut par exemple séduire les collectivités territoriales et les centres de compostage et pas seulement les consommateurs.

Mais cet exemple a son intérêt car il propose une piste de réflexion nouvelle qui brise  certains réflexes. Au lieu de chercher à garder un système dysfonctionnant en vie en limitant la casse on peut se diriger vers la construction d’un business model imaginé pour le bien d’une communauté locale. Cela permet ainsi de se poser d’autres questions :

Au lieu de chercher la solution la moins impactante, quels sont les solutions les plus valorisantes pour moi, ma communauté et mon environnement ?

Références

(1) ROBINSON 2000. From Pill boxes to bandages and back again, the Robinson Story (1839-2000), Peter White. 194 p.

(2) The History of Paddi. [en ligne]. Web Archive, archivé le 4 Avril 2012. [consulté le 05/01/2019]. Disponible sur : http://www.paddi.org.uk/history.html

(3) TURCOT, Laurent 2018. Des couches jetables ! –l’histoire nous le dira #33 [vidéo en ligne]. Youtube, 6 mai. 1 vidéo, 5min. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=-8-0uZyZEO0

(4) FRAMMERY, Catherine 2016. la mère de couches jetables qui a sauvé tous les autres parents [en ligne]. Le Temps, octobre. Disponible sur : https://www.letemps.ch/societe/mere-couches-jetables-sauve-autres-parents

(5) L’histoire de pampers. [en ligne]. Procter&Gamble 2004, 2019. Disponible sur : https://www.pampers.fr/histoire

(6) Pampers on the Forbes World’s Most Valuable Brands List #57. [en ligne]. Forbes, 23 mai 2018. Disponible sur : https://www.forbes.com/companies/pampers/#14f27b783235

(7) MITROFANOFF, Kira. Ariel, Pampers, Oral B et Mr. Propre : 4 marques qui font briller P&G. [en ligne]. Challenges, mars 2014. Disponible sur : https://www.challenges.fr/entreprise/ariel-pampers-oral-b-et-mr-propre-4-marques-qui-font-briller-p-g_161720

(8) PAPON S. et BEAUMEL C. Bilan démographique 2017. [en ligne]. INSEE, Janvier 2018. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3305173#titre-bloc-8

(9) Production de couches jetables en France. [en ligne]. Planetoscope/ConsoGlobe, 2012. Disponible sur : https://www.planetoscope.com/hygiene-beaute/882-production-de-couches-culottes-jetables-en-france.html 

(10) N’SONDE, Victoire 2017. Des résidus toxiques dans les couches pour bébés ! [en ligne]. 60 millions de consommateurs, janvier. Disponible sur : https://www.60millions-mag.com/2017/01/24/des-residus-toxiques-dans-les-couches-pour-bebes-10917

(11) juin 2012. Fiche technique de l’ADEME, Impacts environnementaux des couches pour bébés. ADEME,3 p.

(12) AUMONIER, S., COLLINS, M., GARRETTE, P., octobre 2008. an updated life cycle assessment study for disposable and reusable nappies. ENVIRONNEMENTAL AGENCY, Royaume Uni, report SC010018/SR2. 32p.

(13) OPTIGEDE, ADEME février 2013. Chiffres clé sur les couches jetables et lavables. 5 p.

(14) The blue economy [en ligne]. ZERI. Disponible sur : https://www.theblueeconomy.org/

(15) CCIMBO Quimper 2015. Gunter PAULI – 18 sept 2015 Rencontres de l’économie circulaire à Quimper [vidéo en ligne] Youtube, 23 septembre. 1 vidéo, 1h08. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=YYxEfhM10xs (présentation Dycle 22:22)

(16) Diaper cycle [en ligne]. Dycle. Disponible sur : https://dycle.org/en

(17) ADLER, Peter 2004. Terra preta, trésor noire de l’amazonie. ARTE-MDR, U.E. (Allemagne), 43min.

(18) HAEUSLER, L., BERTHOIN G. 2016. Déchets, chiffres clés, édition 2016. ADEME, ISBN 979-10-297-0627-1. 96p.

(19) Novembre 2015. Fiche Technique le compostage. ADEME, 19p.

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2 commentaires pour Couches jetables ou lavables ? Telle n’est pas la question.

  1. Malheureusement l’étude britannique sur laquelle se base l’ADEME est biaisée et non validée scientifiquement (on compare des pommes et des poires et les préconisations de lavage des fabricants ne sont pas respectés)
    En ce qui concerne le compostage des couches, la législation n’est pas encore là… Peut être un beau jour…

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  2. Laurent Bougeard dit :

    Si je reprends les infos (1000 pommiers par ha, c’est un beau vergers 😉 ) et que je fais quelques calcules :
    Sur Rennes , 2500 naissances, 5000 enfants utilisateurs de couches, la ville est totalement recouverte de pommier en 1 an
    Sur Rennes Métropole, 7 an pour la recouvrir totalement
    Sur l’Ille et Vilaine, 30 ans
    Durée de vie d’un pommier = 30 ans pour les plus courtes

    Je crains que cette solution ne reste marginale

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